Extrait de "Chroniques d'une jeune fille dérangée"
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L es lits de fortune (et d'infortune !), la caisse en bois qui fait office de table, les assiettes en carton et tout le reste… c'était drôle au début. Grâce à nos meubles d'Alger qui viennent d'arriver par camion garé devant la maison, nous allons enfin retrouver du confort, et surtout nos repères. Notre lien avec le passé. Passé heureux. Ou passé proche et douloureux. Et tant pis si ça fait mal. J'aurais au moins l'impression de retrouver un peu maman, dans tous ces objets familiers.
Il faut maintenant rentrer dans notre deux pièces les meubles de notre cinq pièces d'Alger. Ce sera de l'ordre du miracle. Pas la multiplication des pains, mais celle de la surface habitable. Qu'importe. On ne jettera rien. Sinon, quelle idiotie d'avoir fait traverser la Méditerranée à tout ça !
Ma joie est grande : dans le cadre m'attendent plein de trésors et notamment mes poupées, celles que je n'ai pu emporter avec moi. Mais de les retrouver n'effacera pas le sentiment étrange d'avoir oublié quelque chose, quelque part…
Tout le monde s'y met pour aider à décharger le camion. Sauf ma jeune sœur et moi.
– Vous n'avez pas assez de biceps, déclare mon grand frère Lucien, en déposant un énorme carton dans le salon.
Lucien, âgé de dix-huit ans, vient à peine de rentrer d'Algérie. Nous sommes heureuses, mes sœurs et moi, de faire vraiment connaissance avec lui. Il est né du premier mariage de papa, et nous n'avions guère l'occasion de le voir, là bas.
– On fait quoi, nous alors ? proteste ma jeune soeur.
– Vous vous écartez pour laisser le passage à celles qui travaillent, s'exclament les deux aînées, les bras tout encombrés de paquets.
– Il y a les cartons à ouvrir, suggère papa.
Ça, ça fait notre affaire, d'ouvrir tous ces cartons ! La redécouverte … Dans celui-ci la vaisselle, dans celui-là des outils, et là… encore de la vaisselle ! Mais où sont donc mes poupées ?
– Regarde ! Les affaires de maman…
Ses vêtements, son sac, ses papiers… On referme brusquement le carton, de peur de raviver la douleur. Ouf, papa n'a rien vu : il est encore dehors avec les déménageurs qui déchargent enfin la table du camion.
Trop lourde, notre table. Les déménageurs feignent de l'oublier sur le trottoir et s'en vont. Papa s'en charge, avec Lucien et un cousin de passage.
Sur le trottoir, debout à côté de la table, papa est soudain bizarre. Mal à l'aise. Il chuchote au cousin :
– Personne ne nous observe, dans la rue ?
Quelques tours de tête, et le cousin répond, étonné :
– Non, personne.
Et la table est soulevée, puis portée avec peine jusqu'au salon tout envahi de cartons.
– On la pose là ?
– Non, ici.
– Plus près de la fenêtre ?
– Peu importe, dit papa, à bout de souffle.
La table est alors posée n'importe où, selon la volonté de papa.
– Basculez-la légèrement, dit-il.
Pendant que Lucien et le cousin la maintiennent inclinée, papa s'accroupit, plonge un bras à l'intérieur de l'un des pieds creux, et en ressort un petit paquet qu'il brandit victorieusement.
Il y avait donc un trésor caché dans notre jolie table ?
– C'est quoi ? demande-t-on.
Nous entourons papa tandis qu'il examine, soupèse… examine et soupèse encore. Son silence accentue le mystère…
Enfin, il arrache scotch et papier, et le trésor apparaît… Quoi ? Un pistolet !
Ma déception est grande.
C'est l'arme qu'un voisin lui avait remis en Algérie, pour se défendre, au cas ou…
Juste après le drame de la fusillade du 26 mars à Alger, un oncle et Jackine avaient surpris papa en train de regarder une photo de maman, l'arme braquée sur sa tempe. Dieu merci, il s'était laissé désarmé…
Et dire que papa a pris le risque de ramener ça , alors que j'ai dû abandonner mon ours Mickaël tout usé par mes câlins !
Maman, puis mon ours...
Au lieu d'aller à la poubelle, Mickaël aurait pu lui aussi voyager dans le pied de la table. Comme un clandestin. Et si j'avais su que papa prendrait autant de risques, je lui aurais suggéré de cacher l'arme dans le ventre de Mickaël ! Ainsi, en rendant service à papa, j'aurais sauvé la peau de mon ours…
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