Les indigènes, les étrangers, le mépris et Djamel Debouzze !

Comme il est répété ces derniers jours sur tous les médias, il aura fallu une soixantaine d'années pour reconnaître le rôle des "indigènes" dans les guerres qu'a menées la France du temps de ses colonies.

Il aura fallu la sortie d'un film qui a ému les "bonnes consciences", pour que soit - partiellement et bien tardivement - réparée une injustice. Il aura aussi et surtout fallu que la majeure partie de ces anciens combattants disparaisse pour que la somme versée aux survivants soit acceptable ( !). Il faut admettre que cette injustice était liée comme beaucoup d'autres à des différences de statuts. Les "indigènes" n'étant pas des français à part entière, il n'y avait à l'époque pas de raisons pour qu'ils soient traités comme de "vrais" français. Ces différences de statut permettaient d'accepter des différences de traitement - dans tous les sens du terme - comme cela était encore il y a très peu de temps dans les DOM. En effet dans les Départements d'Outre Mer, il y a moins de 15 ans on était français, mais les lois spécifiques appliquées aux DOM faisaient qu'on n'y avait pas les mêmes droits (salaire, chômage, etc.) que les français de Lozère ou de Corse, pour n'évoquer que les îles métropolitaines… :-)

De même aujourd'hui, les étrangers ne sont pas traités comme les français. Pourtant parmi les premiers, un grand nombre est appelé à devenir français par les voies légales. Mais bon, tant qu'on est étranger, on doit accepter par exemple de se lever à 5 h du matin et de faire la queue pendant des heures dans la rue au froid pour accéder à un guichet ouvert de 8h30 à 11h30 dans une préfecture ou dans une ambassade. Pourquoi seulement de 8h30 à 11h30 ? Les derniers arrivés sont refoulés avant 8h30 car on ne retiendra que les 100 premiers. Ils reviendront le lendemain un peu plus tôt. En fait, tous reviendront ! Alors pourquoi ne pas ouvrir ces guichets normalement de 8h30 à 17h comme pour tous, je veux dire les français quoi ! Le jeune travailleur - comme la vieille dame - devra se présenter en personne la première fois pour se faire enregistrer en récupérant la liste des documents à fournir, la deuxième fois pour y négocier une liste de documents nécessairement incomplète, la troisième pour y déposer sa demande assortie d'une somme de 99 euros (demande de visa de long séjour, 1 an) qui ne sera pas récupérée (!) même en cas de refus du visa pour des raisons que l'administration n'a pas à justifier. Y-a-t-il en France un guichet ouvert à des gens normaux - je veux dire des français, blancs et catholiques comme disait Coluche - qui sont obligés de se lever à 5h du matin et d'y revenir plusieurs fois ? Faudra-t-il faire un film sur le sujet pour que ce mépris - parmi d'autres - que l'on éprouve à l'égard des étrangers cesse enfin ?

Bref même si cela ne parait pas essentiel, cela dénote un état d'esprit : il y a les français et les métèques. Non ! les métèques ne sont pas nécessairements bazanés. J'en connais de bien blancs - quoique pas très catholiques - qui, sous prétexte que leur pays ne fait pas encore partie de l'Union européenne, sont traités comme des métèques bazanés. Et c'est très bien ainsi : cela signifie qu'il ne s'agit pas d'un racisme primaire basé sur la couleur de la peau mais seulement de la manifestion d'une connerie à l'état pur. Ok, que les étrangers n'aient pas les mêmes droits que les français, je l'accepte ! Et puis il faut bien faire la différence ! Mais qu'est-ce qui autorise ou justifie que l'on mette dans le froid à 5h du matin de pauvres gens qui veulent seulement accéder à un guichet. S'agit-il d'une épreuve physique pour tester la réelle volonté de ceux qui prétendent entrer légalement en France. Dans ce cas, pourquoi ne pas organiser un marathon dont seuls les premiers seraient récompensés d'un visa ? ou des scéances de torture dont les plus résistants seraient gratifiés de la même façon. Cela vous choque ? ... et ce n'est pas choquant de laisser une vieille dame dans la rue à 5h du matin en Janvier ? On peut comprendre que les plus irrespecteux du droit - ou les moins résistants au froid - préfèrent la clandestinité.

Revenons-en au mépris, je veux dire en général. Il est le plus souvent la base des injustices car il justifie que des privilèges soient accordés à certains et pas aux « autres ».

Le mépris de l'autre s'exprime par le rejet de sa culture, de sa religion ou tout simplement de son mode de vie. Ce comportement englobe le racisme mais dépasse largement ce seul aspect. Le mépris de l'autre conduit naturellement à ne pas lui accorder les mêmes droits, voire à lui faire subir des contraintes qu'on n'envisagerait certainement pas d'appliquer aux siens. Le cas extrême est évidemment le génocide.

Il est si facile de brimer, de contraindre, de torturer, d'assassiner, d'exterminer l'autre si on admet qu'il n'a pas le même "statut" que nous-mêmes. On extermine bien des porcs et des poulets, alors pourquoi pas des "sous-hommes" ?

Au lendemain de la deuxième guerre mondiale, les indigènes ont cru que la France reconnaitrait leurs droits, croyant innocemment aux principes d'Egalité et de Fraternité enseignés dans toutes les bonnes écoles républicaines. Ces hommes ont fortement déchanté quand ils sont rentrés chez eux. Certes, ce n'était pas le seul mépris qu'ils subissaient de la part de tous ceux qui en Algérie comme en France veillaient aux privilèges des dominants. Le principal résultat a été que certains d'entre eux ont retourné leurs armes contre leur "mère patrie" avec les conséquences que l'on sait. Ceux qui ne l'ont pas fait sont restés dans une souffrance encore aujourd'hui tangible à laquelle s'ajoute celle des harkis, qui sont souvent les mêmes. En effet, 20 ans après la fin de la deuxième guerre mondiale, la France - qui n'avait vraiment pas le sens de l'honneur - abandonnait à nouveau ceux qui s'étaient battus pour elle.

Ceux qui ont crû à la France ont décidemment été bien mal reconnus - sinon récompensés - et ce n'est malheureusement pas la seule revalorisation des indemnités des survivants d'aujourd'hui qui fera oublier les souffrances de ceux qui - les plus nombreux - sont déjà disparus.

Que dans ce contexte, des gens comme Djamel Debouzze se sente si français, chapeau ! Et je le dis sans aucune ironie mais avec admiration. J'ai évidemment vis à vis de la France des années 50/60 bien plus de rancœur que de reconnaissance même si je ne crache pas dans la soupe pour ce qu'elle m'a apporté depuis.

En voyant Djamel Debouzze - dont je suis un fan inconditionnel - hier soir sur l'A2 nous parlant des "Indigènes", je me suis dit qu'il était en fait bien plus français que moi et c'est bien ainsi.

Il est vrai qu'il est né en France. Pas moi... mais moi, je suis né en Algérie…pas lui… :-) Il faut savoir accepter ses différences... :-)

Skopje, le 28 septembre 2006, un peu après 5 heures...

Marc Morell